À 45 ans, Patrick a cessé d’être exploitant agricole (1). À la suite de difficultés ces dernières années, il a dû se résoudre à céder sa ferme. Mais, passionné par son métier, ce père de deux adolescents s’est mis à la recherche d’un emploi en grandes cultures. Disposé à déménager avec toute la famille, il a lancé sa recherche en février 2017. Après avoir surfé chaque jour sur plusieurs sites spécialisés, il a obtenu, en onze mois, dix rendez-vous téléphoniques et s’est rendu chez cinq exploitants, dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres autour de son département.

Alors que le secteur peine à trouver des candidats, Patrick parle d’un véritable parcours du combattant, et de pratiques « inacceptables » de la part de certains employeurs. Son récit est l’occasion de sensibiliser sur les erreurs à éviter au moment du recrutement.

Carton rouge

« Le premier exploitant rencontré m’a proposé un poste intéressant de chef de cultures. Mais il y avait quand même un sérieux problème : il avait mis en place un système de notation, pour sanctionner tous les ans son chef de cultures, à l’aide d’un code couleur. Comme les enfants à la maternelle : du carton vert au rouge selon les objectifs atteints dans l’année. Je lui ai fait comprendre que j’avais passé l’âge d’aller à l’école. »

Un toit en or

« La majorité des postes qui m’ont été soumis étaient situées dans la Région parisienne, dans un rayon de 40 km autour de la capitale. Des postes intéressants, mais le gros problème, c’est l’immobilier. S’installer avec un salaire de chef de cultures, ça n’est pas possible. À vrai dire, pour tous les postes que je suis allé voir, même loin de Paris, l’immobilier a toujours posé un problème. À Évian, j’ai trouvé un poste très bien. La région me plaisait, mais les locations étaient hors de prix, à environ 2 000 euros par mois. L’exploitant m’a dit qu’il ne trouvait personne à cause de cela, et qu’il allait finir par louer lui-même un appartement pour y loger son chef de cultures. Mais… Pas sûr non plus qu’un appartement convienne à un chef de cultures et à sa famille. »

Proposition indécente

« Un exploitant m’a proposé un logement pour une période de transition, d’ici à ce que ma famille me rejoigne. Mais je n’y aurai même pas mis mon chien ! C’était une honte. Je ne comprends même pas que l’on puisse proposer cela. C’était très sale, pas d’eau, pas de quoi chauffer. C’était une catastrophe, je n’y aurais même pas passé une nuit. »

Entretien marathon

« Je suis allé sur une exploitation de 400 ha, qui tournaient avec cinq activités différentes autour de la ferme. Des activités de déneigement, de granulés de bois, de compost, de méthanisation et d’entreprise de travaux agricoles, etc. J’ai été reçu par un exploitant passionné. Il m’a tout fait visiter… Au total, l’entretien a duré cinq heures ! Je m’y suis complètement perdu. J’en ai pris plein la tête pendant cinq heures. Quand je suis reparti, je me suis dit que c’était trop compliqué pour moi. »

Sur le pouce

« J’ai postulé pour un poste de chef de cultures sur une exploitation de 400 ha. Mais il n’y avait rien pour se laver les mains, pas même de toilettes, il n’y avait rien du tout. Et pour manger le midi, l’exploitant m’a expliqué qu’il y avait bien la maison de ses beaux-parents où je pouvais, à l’occasion, rentrer avec ma gamelle pour la réchauffer, mais pas pour rester manger. Ça ne me pose pas de problème en été. Mais l’hiver, je fais comment ? »

Jour sans fin

« 500 ha à gérer tout seul : on m’a proposé un poste très prenant, très intéressant. Sauf que l’exploitant imposait des traitements de nuit sur ses cultures – parce qu’ils sont plus efficaces. Quand on a 20 ans, c’est possible, mais à 45 ans, ça devient plus embêtant. Faire sa journée de travail, rentrer à 20h00, puis repartir à 22h00 pour toute la nuit, et enfin enquiller la journée du lendemain, je connais. Et je n’en ai plus envie. L’exploitant m’a dit qu’il ne m’imposerait pas de venir travailler le lendemain d’un traitement de nuit. Mais le jour où il y a du boulot, il faudra bien y aller. »

Débutant s’abstenir

« Pour un poste de chef de cultures, j’ai toujours demandé entre 2 500 et 2 700 euros net par mois. C’est le point positif : je n’ai eu quasi aucun refus. Ils savent que ça vaut cela. C’est un statut de cadre, sans limite d’heures. Seule une personne a refusé. Quand je lui ai dit mes prétentions salariales, elle a même sauté au plafond et m’a proposé 1 700 euros net par mois. Elle ne pouvait pas faire plus. Dans le même temps, elle m’a expliqué ne plus vouloir travailler avec des jeunes, comme beaucoup d’autres exploitants d’ailleurs, du fait des exigences du poste. Mais on ne peut pas embaucher quelqu’un d’expérimenté, avec le salaire d’un débutant. »

Patrick a finalement été engagé il y a un mois, pour un poste de salarié agricole dans sa région, avec un salaire de 1 900 euros net par mois. Sur place, il dispose d’un mobile-home très propre, avec un micro-ondes, un réfrigérateur, un téléviseur, une plaque de gaz, un évier et même les toilettes !

Rosanne Aries

(1) Pour des raisons professionnelles, ce salarié agricole que nous avons appelé Patrick a souhaité garder l’anonymat.