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  • Philippe Cocagne (56 ans), éleveur à la ferme du Bois Louvet, à Saint-Jean-de-la-Léqueraye, dans l’Eure, est aussi artisan et commerçant. Associé au sein d’un Gaec avec Alexandre (39 ans) et son frère Thierry (54 ans), il a créé en 2009 un laboratoire de transformation du lait en glace. Avec une centaine de vaches laitières, ils produisent 1,140 million de litres de lait dont 60 000 litres destinés à la transformation. © R. Aries/GFA

  • La ferme du Bois Louvet, basée à Saint-Jean-de-la-Lecqueraye, produit des crèmes glacées et des sorbets, des vacherins, des bûches, des mignardises, etc. Ces produits sont vendus durant toute l’année à des restaurants et des vendeurs en circuit court  dans une zone allant de l’ouest de Neubourg jusqu’à Caen. La SARL réalise la moitié de son chiffre d’affaires avec ses ventes à la ferme et celles de son magasin de Honfleur, situé à 38 km , qui fait la notoriété de Bois Louvet. © R. Aries/GFA

  • Isabelle Cocagne gère avec Philippe , son époux, l’atelier de transformation, à la ferme du Bois Louvet. Elle est aussi la créative du couple et imagine les pâtisseries glacées les plus insolites pour répondre aux demandes de ses clients. © R. Aries/GFA

  • Isabelle et Philippe Cocagne sont tous les deux gérants de la SARL Glace de la ferme du Bois Louvet. Ils prennent leurs décisions ensemble . Et c’est en couple aussi, qu’ils ont suivi le programme ISO 9001 organisé par CER France. © R. Aries/GFA

  • L’atelier de transformation du lait en glace tourne avec deux équipes de quatre personnes . En pleine saison, la première équipe travaille de 5h00 à 12h00 et la seconde de 12h00 à 19h00 le mardi, mercredi et jeudi. La fabrication des pâtisseries glacées a lieu le lundi après-midi et le vendredi matin. © R. Aries/GFA

  • Hélène travaille à la confection des glaces à l’atelier de transformation © R. Aries/GFA

  • Eden fait également partie de l’équipe de l’atelier de transformation. © R. Aries/GFA

  • Angélique est salariée permanente à l’atelier de transformation. Durant la haute saison, entre la fabrication, la livraison et la vente, les saisonniers viennent conforter le collectif qui peut monter jusqu’à quinze personnes. © R. Aries/GFA

  • Jules est saisonnier durant la pleine saison sur l’atelier de transformation. © R. Aries/GFA

  • Louise assure aussi la saison à l’atelier de transformation . © R. Aries/GFA

  • Le Bois Louvet produit au total 80 parfums . « Le plus demandé ? C’est le caramel beurre salé, explique Philippe Cocagne. On m’a commandé un sorbet à l’estragon cet été, et un sorbet au basilique pour un gâteau à base de fraise. » © R. Aries/GFA

  • Fanny est assistante de gestion pour la SARL et le Gaec du Bois Louvet. Elle a été recrutée en novembre 2017. Pour son embauche, Philippe Cocagne, son patron, a été accompagné par CER France. © R. Aries/GFA

  • « Fanny fait tout l’administratif et la compta sur la partie transformation mais aussi production, explique son employeur, Philippe. Elle fait des documents qu’on ne lui a même pas demandés. C’est une salariée extraordinaire. Elle réalise les tableaux de bord qu’on lui demande et elle en imagine plein d’autres. Elle gère le courrier, les mails, les relances clients, les factures, les bons de livraison... Je me demande encore comment on a pu hésiter à engager quelqu’un sur ce poste». © R. Aries/GFA

  • À l’issue de son stage sur la ferme du Bois Louvet, Théo a été engagé cet été sur le Gaec du Bois Louvet. Il y travaillera à partir d’octobre en tant qu’alternant, dans le cadre de sa première année de BTS. © R. Aries/GFA

  • Hélène Londos, conseillère d’entreprise chez CER France Seine Normandie, accompagne depuis quatre ans Philippe et Isabelle Cocagne. Ensemble, ils ont pris la décision de faire intervenir Thomas Quenneville sur le volet RH du Gaec et de la SARL. © R. Aries/GFA

  • Léa Houstin-Le Boedec, consultante en gestion d’entreprise chez CER France Seine Normandie, a accompagné durant un an et demi les époux Cocagne dans leur formation ISO 9001. « La certification ISO 9001 s’intéresse à la politique générale et à la stratégie de l’entreprise. La RH en constitue un volet. » © R. Aries/GFA

  • Thomas Quenneville, conseiller en ressources humaines chez CER France, est intervenu durant la formation ISO 9001 des époux Cocagne sur le volet RH. Il a notamment accompagné Philippe pour la rédaction de ses fiches de poste et le recrutement de Fanny, l’assistante de gestion. © R. Aries/GFA

  • Pour faire un litre de glace, il faut en moyenne deux, trois litres de lait entier – sachant qu’il faut de la crème fraîche et du lait. © R. Aries/GFA

« La certification ISO 9001 ? Au départ, j’étais très perplexe, se souvient Philippe Cocagne, éleveur à la ferme du Bois Louvet, dans l’Eure. Mais en un an, ça m’a permis de structurer mon équipe, de recruter, d’optimiser la gestion de mes relations clients, y compris de mes fournisseurs et de réfléchir à la politique générale de mon entreprise. »

Quand Léa Houstin-Le Boédec, consultante en gestion d’entreprise chez CER France Seine Normandie, et Hélène Londos, conseillère de gestion au sein de la même entité, ont parlé à Philippe Cocagne de la norme ISO 9001, l’agriculteur leur a en effet répondu : « Vous croyez que j’ai du temps pour ça ? Puis, on a discuté », se rappelle-t-il. Car derrière cette certification, se cache une démarche structurante : un cursus sur un an et demi à deux ans, qui alterne les journées de formation collective et d’accompagnement individuel, avec une grande part faite aux ressources humaines et à l’appréhension des outils qui existent en la matière. « Les agriculteurs ne sont pas forcément des managers dans l’âme. Aussi quand les salariés s’accumulent, ils ne savent plus comment faire », constate Léa Houstin-Le Boédec.

Agriculteur…

Philippe Cocagne a dû en effet faire face au développement très rapide de son entreprise. Au départ, le Gaec ferme du Bois Louvet rassemble trois associés issus de deux fermes voisines : Alexandre (39 ans), Thierry, le frère de Philippe (54 ans), et Philippe (56 ans). Avec une centaine de vaches laitières, ils produisent 1,140 million de litres de lait, ils élèvent également une centaine de taurillons depuis 2014, et cultivent sur 286 hectares, de la betterave sucrière, du lin, du blé, du colza, du maïs grain, du maïs fourrage et du foin. Les travaux de la plaine sont délégués à un prestataire, tandis que les animaux sont l’affaire de Thierry et d’Alexandre. Philippe intervient de son côté sur la partie administrative et financière. En 2008, les exploitants ont créé une SARL pour se lancer dans la transformation de leur lait en glace, via le réseau « Glace de la ferme ».

… Mais aussi artisan, commerçant, livreur

« Le concepteur vend les machines, le savoir-faire, les recettes, les étiquettes, et une partie des ingrédients. Chacun est libre ensuite de mettre en place sa politique commerciale sur son secteur – défini selon la densité des points de vente et des restaurants. “Glace de la ferme” n’a en revanche pas le droit de regard sur les chiffres de vente. » Trois cents producteurs adhèrent aujourd’hui à ce réseau, dont trois dans l’Eure. Si la majeure partie du lait produit par la ferme du Bois Louvet part à la laiterie, 60 000 litres de lait passent désormais par l’atelier de transformation pour produire des pots de crème glacée et de sorbet, des vacherins, des bûches, des mignardises etc. « Quatre-vingts parfums au total ! Et des produits vendus sur toute l’année à des restaurants et des vendeurs en circuit court », poursuit Philippe. La force de l’activité vient du magasin de Honfleur, situé à 38 km de la ferme : il assure environ 50 % du chiffre d’affaires de la SARL avec les ventes à la ferme.

Un agriculteur pense toujours, à tort, qu’il n’a pas les mêmes problèmes que les autres chefs d’entreprise.

Jusqu’à quinze bulletins de salaire par mois

« D’une simple diversification du Gaec, on est passé à une grosse activité. L’atelier de transformation a vite monté en puissance », se souvient Philippe. Et la SARL a dû rapidement recruter trois salariés permanents à leurs côtés. La commercialisation, assurée aussi par Philippe, a nécessité d’embaucher de nouveaux vendeurs, ainsi que Christian, un agriculteur retraité, engagé à mi-temps en CDI pour les livraisons. « Entre le laboratoire de transformation et le magasin de Honfleur, on va jusqu’à quinze bulletins de salaire l’été, souligne Philippe. Avant, j’avais tout ça en tête, et ça commençait à faire beaucoup. On bossait énormément. Je manquais de recul. Et s’il m’arrivait quelque chose, j’étais un peu le seul aux commandes. Il me fallait organiser tout cela. »

Besoin de structuration

Pour prendre du recul, Hélène Londos, sa conseillère de de gestion au CER France, lui propose un accompagnement spécifique en octobre 2016. « La certification ISO 9001 s’intéresse à la politique générale et à la stratégie de l’entreprise, reprend Léa Houstin-le Boédec. Une grande partie est consacrée aux ressources humaines, à la communication interne, à la manière de s’organiser pour travailler ensemble. »

Dans le cas de Philippe, c’est ce volet RH qui a surtout compté, indique-t-il. Au cours de leur accompagnement, Philippe etson épouse Isabelle ont suivi des journées de formation collective, avec d’autres chefs d’entreprise issus de secteurs différents : « C’est une force. On se rend compte que nos problématiques sont les mêmes. Un agriculteur pense toujours, à tort, que lui, ça n’est pas pareil. J’ai pu constater que ce n’était pas le cas. »

Fiche de poste, fiche de pointage, livret d’accueil…

Concernant l’accompagnement individuel, les outils du management et des ressources humaines ont été passés au peigne fin. Conseillés de manière spécifique par Thomas Quenneville, chez CER France sur ce volet, « nous avons rédigé ensemble toutes les fiches de poste, du vendeur du magasin d’Honfleur, au saisonnier de l’atelier de transformation, en passant par le chauffeur livreur ». À la suite d’erreurs répétées, ils ont également mis en place des fiches de pointage au laboratoire de transformation, impliquant de cocher l’ingrédient versé pour chaque recette. « Plus de souci de ce côté-là, se réjouit Philippe. Ce que l’on faisait avant n’était pas que mal, mais quand on structure, que l’on présente une définition de poste, un livret d’accueil, que l’on donne au jeune qui arrive tout le déroulé de sa semaine, avec ses horaires, etc., ça aide à faire qu’une entreprise aille bien. En cas de conflit, nos supports attestent par ailleurs des missions confiées. C’est l’arbitre et les règles du jeu. C’est du curatif et du préventif. » Cerise sur le gâteau : un an et demi après le début de la démarche, Philippe et Isabelle ont pu s’octroyer pour la première fois une semaine de vacances.

Un collègue m’a dit « Ça y est : tu as ton premier emploi non productif ». Mais, moi, je ne pense pas comme ça.

Point d’orgue : le recrutement de Fanny, assistante de gestion

Par le biais du programme, Philippe Cocagne est également parvenu à recruter Fanny au poste d’assistante de gestion, « une embauche qui a été décisive pour nous, alors qu’au départ, j’avais le sentiment que nous n’en avions pas forcément besoin ».

Étape 1 : Constat

« J’ai demandé à Philippe et Isabelle de noter sur une feuille tout ce qu’il faisait, explique Thomas Quenneville. Il y avait une colonne « j’aime/je n’aime pas », « je peux déléguer en interne ou en externe : oui/non », et combien de temps ça prend ». Philippe s’est rendu compte que des tâches relevant de la gestion et de la comptabilité lui prenaient beaucoup de temps, qu’il n’aimait pas les faire et qu’en réalité elles étaient peu, voire pas faites. « Il était évident qu’ils avaient besoin d’aide sur ce volet », souligne Hélène, leur conseillère.

Étape 2 : Définition du poste

« Nous avons écrit ensemble la définition de la fonction attendue, poursuit-il. J’ai posé plusieurs questions à Philippe du type : « Si vous aviez un assistant de gestion, quelles seraient pour vous ses compétences idéales ? Que lui feriez-vous faire ? Combien ça vous coûterait ? Mais aussi qu’est-ce que ça vous rapporterait ? J’ai aussi interrogé Philippe sur ce qu’il pensait faire du temps qu’il allait gagner ? Ce que ce choix allait apporter à son entreprise. » Pour Philippe, le besoin est devenu évident. Il restait à dimensionner le poste : les missions, le contrat, sa durée, etc.

Étape 3 : Rédaction et diffusion d’une annonce

Philippe Cocagne et son conseiller ont ainsi rédigé une annonce suivant le poste défini, puis l’ont diffusé sur une bourse à l’emploi généraliste et sur les réseaux sociaux. Ils ont reçu une cinquantaine de CV. « Dans le libellé, nous avions bien pris le soin d’écrire que c’était un CDI, une recherche de compétences dans le cadre d’un développement et que l’entreprise était installée depuis longtemps. Il s’agissait de donner envie à des candidats de se présenter, même des personnes déjà en poste. La rédaction d’une annonce, c’est du marketing, sauf que le but n’est pas de capter un client mais un talent », rappelle Thomas Quenneville.

Étape 4 : Sélection des CV et entretien d’embauche

Sur les cinquante CV, dix étaient vraiment bien. Huit ont finalement été reçus à la ferme, durant un après-midi. Pour préparer les entretiens, les questions avaient été écrites sur les compétences, les personnalités, la motivation. « Je me suis sentie en sécurité du fait de l’accompagnement. Nous avions tout préparé ensemble. Thomas avait plus de discernement dans les choix, ça m’a beaucoup aidé. Je pense assez bien sentir les choses au niveau humain, mais à un moment, il y a du cartésien qui tombe… Telle ou telle personne veut de la nouveauté, une autre réclame de la sécurité… Thomas le traduisait directement. Nous avons fait un scoring et, à la fin, nous nous sommes aperçus que trois personnes sortaient du lot. » Chaque candidat a dû aussi répondre à un questionnaire écrit, dans une autre pièce, afin de sonder ses compétences.

Étape 5 : L’embauche

C’est Fanny qui a été retenue pour le poste. Non issue du milieu agricole, elle faisait de la compta en intérim auparavant. « Ce qui nous a plu est que son conjoint est artisan, donc elle sait ce qu’est une entreprise familiale, ses diplômes étaient aussi en cohérence avec nos exigences. »

Fanny a été embauchée en novembre 2017. Depuis, « elle m’a beaucoup aidé dans la mise en pratique de l’accompagnement que je recevais, vis-à-vis des embauches, des contrats, de la gestion des plannings, de l’accueil des nouveaux salariés… Elle fait tout l’administratif et la compta sur la partie transformation mais aussi production. Fanny fait des documents qu’on ne lui a même pas demandés. C’est une salariée extraordinaire. Elle réalise les tableaux de bord qu’on lui demande et elle en imagine plein d’autres. Elle gère le courrier, les mails, les relances clients, les factures, les bons de livraison... Je me demande encore comment on a pu hésiter à engager quelqu’un sur ce poste. Un collègue m’a dit : « Ça y est : tu as ton premier emploi non productif. » Mais, moi, je ne le pense pas comme ça. Il faut sortir de cette mentalité ».

Prochaine étape : les entretiens individuels

Philippe Cocagne va mener ses premiers entretiens individuels à l’automne avec Thomas Quenneville. « Nous allons aussi réfléchir à l’éventualité d’un poste d’adjoint de production aux côtés d’Isabelle et à la manière d’optimiser notre planning de production. Le but c’est d’aller plus loin dans l’anticipation. » Philippe Cocagne s’interroge aussi sur la manière de récompenser ses équipes.

Il a obtenu sa certification ISO 9001 en mars 2018. Il poursuit depuis sa démarche avec CER France au travers d’interventions ponctuelles.

Le coût d’un tel dispositif ? Pour le cursus initial, il faut compter 10 000 euros sur un an et demi. Ce dispositif de formation donne droit à un système de subventions. Des aides au niveau de la région sont aussi possibles. Pour toute intervention supplémentaire, un devis est proposé. Philippe, de son côté est conquis : « Au départ, oui, je me suis posé la question du coût. Mais je vois surtout ce que ça me rapporte aujourd’hui. Et c’est sans commune mesure. »

Rosanne Aries