C’est de liberté dont parle aujourd’hui Laurent Le Pape quand il est interrogé sur sa conversion en bio en septembre 2017. Il a fêté ses « un an », comme il dit, le 27 septembre, et pour lui, « ça n’est pas un simple anniversaire. J’ai retrouvé ma dignité, ma liberté. J’ai même pu, pour la première fois, partir en vacances en toute sérénité. C’est le meilleur choix professionnel que j’ai pu faire. »

De crise en crise

Installé depuis 2000 à Beuzec-Cap-Sizun, dans le Finistère, ce producteur de lait de 40 ans a été très marqué par les crises du lait de 2009, puis de 2015 : « En 2009, on s’est pris les pieds dans le tapis, on a failli tomber. Dès cette année-là, avec ma femme qui travaille avec moi à mi-temps sur la ferme, nous avons eu une prise de conscience : nous voulions faire évoluer notre exploitation vers plus d’autonomie, moins de dépendance aux intrants et aux fournisseurs qui vont avec. ». Le couple intègre alors un groupe d’agriculteurs et se renseigne sur d’autres méthodes de production.

Quand la crise du lait de 2015 survient, Laurent a déjà repensé son système herbager… Et « on s’est dit bingo ! Il faut y aller, on est prêt dans notre tête, on est prêt techniquement, il faut passer le pas. Aujourd’hui, c’est sans regret. »

Un nouveau souffle

Avec ses 80 vaches laitières et 100 ha de cultures, il produit 480 000 litres de lait par an. La réussite a été de garder un minimum de volume, estime-t-il. « Aujourd’hui, on a mis du pâturage tournant dynamique en place. Toutes les douze heures, les vaches changent de parcelles. Certains disent que c’est énormément de boulot, mais ça n’en prend pas plus que de débâcher le silo, ou de donner du maïs et du soja. »

Le succès n’est pour l’instant pas encore économique, reconnaît Laurent Le Pape, « parce qu’on ne remonte pas une trésorerie en six mois ou en un an. Mais on commence à voir la lumière au bout du tunnel ».

« Nous avons simplifié notre travail au maximum. »

Moins de contrainte

Le métier est complètement différent, poursuit-il. « On n’a plus 40 ha de maïs à semer : on en a 15, et on récolte de l’herbe. Avant, on récoltait du maïs sur 35-40 ha en une seule journée ; aujourd’hui, on récolte de l’herbe du mois de mars jusqu’à novembre. On amène les vaches en pâture six mois de l’année. Plus de paillage, plus de raclage, plus de logette à nettoyer. Et pour pallier la contrainte de la sécheresse, on a regroupé nos vêlages sur l’automne, donc avec une grosse période de tarissement du troupeau en juillet-août. Des mois qui correspondent aux vacances de nos enfants et de notre salarié qu’on emploie au tiers temps. Donc, même quand il était en vacances, nous avons pu nous libérer du temps. »

Un CDD pour un stage

La famille Le Pape s’est, pour la première fois en quinze ans, octroyée des vacances. « On essayait de prendre une semaine par an avec les enfants. Mais avec le service de remplacement, c’était compliqué : donner les consignes, changer de remplaçant au bout de quelques jours… et c’était trop coûteux pour nous. »

Au début de juin, Laurent rencontre Édouard, 19 ans, sur l’exploitation. Le jeune recherche un stage. « Au bout d’une heure d’entrevue, le courant est très bien passé entre nous, et du coup je lui ai proposé trois semaines de boulot en juillet. » Édouard est alors en formation en BTSA productions animales, mais l’exploitant ne craint pas son manque d’expérience. « Nous l’avons pris pendant trois semaines, dont une semaine que nous avons passée avec lui pour faire le passage de relais. Ça vaut bien plus qu’une journée ou deux heures de consignes. Puis on est parti pendant deux semaines avec nos quatre enfants. »

Un remplacement facilité

Édouard a été en engagé en CDD, au Smic, à mi-temps, durant 4 heures par jour, avec les samedis et dimanches payés le double. « Ce qui est important aussi, c’est que nous avons simplifié notre travail au maximum : pas de vêlage, pas de veau en nurserie, pas de bâtiment à racler, pas d’alimentation à distribuer. Donc à part la traite et conduire les vaches en pâture, le salarié était libre. On n’a pu lui confier le troupeau sans trop de boulot et sans trop de pression. Et sans souci pour nous, dans notre tête. »

Et leur confiance réciproque a payé : « Ça s’est très très bien passé. On est revenu au bout de deux semaines, avec une sérénité impressionnante. »

Laurent Le Pape estime que dans la configuration de son ancien système, ça n’aurait pas été possible, « parce qu’on avait des vêlages toute l’année, des distributions de fourrage… Les objectifs n’étaient pas du tout les mêmes. On n’est pas payé cher et donc on est obligé de sortir du volume. Désormais, on a plus de liberté : si le lait baisse un peu, c’est moins grave. »

À l’issue de son CDD, Édouard est venu passer quatre semaines de stage à cheval sur août et septembre, chez Laurent pour valider sa formation. « Ça lui a permis de se faire son expérience, seul puis accompagné, ajoute l’éleveur. Et nous, on a passé un très bel été. »

Rosanne Aries

Laurent Le Pape est intervenu le 13 septembre 2018, au Space, à Rennes, durant un casse-croûte-débat organisé par le réseau Trame.